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Un procès pour Napoléon Bonaparte

Par DROIT&PATRIMOINE

À l’initiative de la Fédération francophone de débat a eu lieu, le 8 juin dernier, un procès un peu original : celui de Napoléon Bonaparte ! Compte-rendu d’audience.

200 ans après la chute du premier Empire, Napoléon Bonaparte a – enfin, diront certains – été traduit en justice. Le 8 juin 2015 à 19h40, l’amphi de gestion, ou Oury, de la Sorbonne déborde de spectateurs – environ 450 personnes selon la Fédération francophone de débat, organisatrice de la soirée – et la moitié des inscrits n’ont pas pu franchir les portes de cette salle d’audience peu commune. Pour les besoins de l’histoire, l’espace temps est perturbé : le procureur général ouvre la séance, nous sommes le 6 juillet 1815. Sous les cris de « Vive l’Empereur » et les huées, c’est selon, l’accusé entre escorté par deux soldats de la garde impériale. Le ton est donné par le procureur général : « sous la charge de haute trahison, trois parties viendront s’affronter ». Ici la mort, l’exil et l’acquittement repose entre les mains de trois équipes composées chacune de deux étudiants, d’un avocat (un vrai !) et d’un témoin. Le tribunal, lui, est composé de cinq « juges » avec les historiens Jean Etèvenaux, Emmanuel de Waresquiel et Dimitri Casali ainsi que le journaliste Charles Consigny et le Prince Murat, descendant du Maréchal Murat, Grand Duc de Berg et de Clèves, Roi de Naples.
Dans le déroulé, la parole était successivement donnée à un membre de l’équipe de la mort puis de l’exil puis de l’acquittement et ainsi de suite.

Premières salves
« Pourquoi ce rapace vint-il en France ? Parce qu’il a été banni de Corse, ce petit misérable (…) a décidé de faire de la France son territoire », attaque Pierre-Henry Baert, étudiant et premier avocat de la mort de Napoléon. Pour en attester, il appelle un témoin à la barre – ou plutôt sur scène, Jean-Baptiste Jules Bernadotte, joué par François Sicard, étudiant. Bernadotte est catégorique : Napoléon Bonaparte « ne se bat pas pour la France mais pour son ego surdimensionné, pour sa gloire personnelle ». Il témoigne également avoir été « là le jour où la République est morte », ce qui fait dire à Pierre-Henry Baert que Napoléon Ier « a égorgé la République le 18 brumaire an VIII » même si « les historiens voudraient nous faire croire que Napoléon est le sauveur de la République ! ». Et d’assurer qu’« aujourd’hui l’Aigle gît à terre, (…) la République saura se montrer intraitable à son égard ».
À sa suite, pour l’équipe de l’exil, Lucas Soave, étudiant, précise d’emblée à l’accusé : « Toi, je vais t’appeler Napoléon, pas Napoléon Bonaparte ni Napoléon Ier, et de surcroît, je vais te tutoyer (…). Tu étais Empereur mais aujourd’hui tu es coupable ». Témoin à l’appui de l’exil, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, incarné par Louis-Marie Le Beon, assure que c’est en Espagne que Napoléon a chuté. Enfonçant le clou, il atteste qu’« il est parti dans un délire. Vous voyez bien que je suis la modération incarnée ». Une déclaration qui a au demeurant beaucoup amusé l’assistance. Reprenant la parole, Lucas Soave conclut que « l’exil est la meilleure des solutions » car la peine de mort est une sanction beaucoup trop douce et que l’exil correspond mieux à sa personnalité : lui qui « a été au centre de tout, il va être relégué à la périphérie du monde ».
Défendant l’acquittement du prévenu, Olivier Gracia sensibilise le jury et l’assistance sur le fait que Napoléon Bonaparte « réconcilia les vestiges de l’Ancien régime et les acquis de la Révolution ». Et surtout, qu’« il est un plébiscite constant ». S’adressant à « la France », Olivier Gracia interroge : « voulez-vous lui dire merde comme Cambronne l’a fait à Waterloo ? ». Sans répondre à la question, un polytechnicien venu du « futur », joué par Christophe Zang, témoigne que l’école Polytechnique est « une excellence professionnelle au service de l’État ».

Deuxièmes salves
Place à nouveau à l’équipe de la mort avec Lorraine Thouery, étudiante. Elle clame que « chacun a droit à l’erreur sauf (Napoléon) » qui « est un récidiviste de la pire espèce ». L’« avocate » pointe du doigt « l’indifférence glaciale avec laquelle il a envoyé des centaines de milliers d’hommes à une mort certaine ». Aussi, pour elle, la mort est la seule sentence possible car il ne faut pas qu’il ait « le temps d’écrire ses souvenirs ». Mais pour son contradicteur de l’équipe de l’exil, Théophane Vernisseau, étudiant, « la mort est à la fois une peine excessive et insuffisante ». Quant à l’acquittement, le prévenu voudra alors « reprendre le pouvoir » et « il risque encore de déclencher une guerre ». Pour conforter son parti-pris, il appelle Talleyrand à la barre et lui demande : « est-ce que selon vous le nom de Napoléon est synonyme de guerre ? ». Réponse du témoin : « je crains qu’il le reste ». Ni une, ni deux, Théophane Vernisseau exhorte le jury d’« envoyer très loin » Bonaparte car ce qu’« il (lui) faut, c’est une nouvelle demeure où il ne pourra nous attaquer ». « Cet homme est né sur une île, il a été vaincu par une île, il doit donc finir ses jours sur une île », achève-t-il.
C’était sans compter sur la défense qui reprend la parole. Cette fois, Napoléon est représenté par Adrien Rivière, étudiant. « Cet homme fait partie des rares personnes qui connaissent nulle frontière », il a créé « le système continental », rappelle-t-il. Pour témoigner du bon fond de son client, il appelle à la barre un sergent de l’artillerie, incarné par Baptiste Challot, qui est « fier et restera fier d’avoir servi sous ses ordres ». À ses yeux, Napoléon « a trop offert à son peuple pour que la seule (récompense) qu’on puisse lui offrir soit la mort ». Puis, brandissant son sabre, il clame : « Que vive l’Empereur, son action est éternelle ». Une sortie sur laquelle Adrien Rivière rebondit aussitôt en soulignant que Napoléon était « le plus grand des réformateurs » et que le tuer, « c’est tuer l’audace d’un homme ». Enfin, cherchant à attendrir une dernière fois le jury, il conclut par la question : « Comment ne pas acquitter un homme guidé du rêve d’un monde meilleur ? ».

Troisièmes et dernières salves
Pour les plaidoiries finales, les « vrais » avocats sont entrés dans le jeu. « Citoyens, citoyennes… on vous ment, on vous spolie », hurle pour la mort Georges Sauveur, avocat au barreau de Paris, ancien secrétaire de la Conférence et ancien avocat d’Amedy Coulibaly. « Telle une paillotte, cet homme n’est qu’une construction temporaire qui entache notre beau littoral », s’exprime-t-il avec emphase. Puis il interpelle Napoléon : « écoute-moi bien accusé, le seul sauveur ici c’est moi !... Tu es un comploteur, ta vie durant tu as cherché à comploter ! ». En ayant fini avec ce « couard », il se tourne vers l’assistance en analysant qu’« on le dit héroïque (mais) cet homme est un opportuniste de la pire espèce. Quand il vous ruinait, vous peuple de France, il ne manquait jamais de protéger son patrimoine ». Il ajoute que Napoléon « se prétendait humaniste alors que dire de nos concitoyens de couleur ? ». Pour Georges Sauveur, « ce n’est pas un homme qu’on combat, c’est une idée ». Alors « quel sort réserver à l’accusé si ce n’est le trépas » mais « reste à déterminer la méthode », laisse flotter Georges Sauveur avant de citer Victor Hugo, « âgé » de 14 ans, en détachant chaque syllabe : « une seule solution, la décapitation ».
Avec une voix posée, c’est au tour d’Emmanuel Daoud de prendre la parole pour l’exil. Avocat au barreau de Paris, il a notamment été l’avocat du Mouvement du nid dans l’affaire du Carlton de Lille. D’entrée de jeu il indique aux « présidents » qu’il va s’« adresser à eux car [ils sont] les seuls juges de cette assistance nombreuse ». « Bien-sûr Napoléon mérite peut-être la mort » car « c’est une véritable saignée que les armées impériales ont laissé derrière leur passage » et « la France aujourd’hui, en 1815, est ruinée », consent Emmanuel Daoud. Mais il « suggère une autre peine, celle de l’exil, plus cruelle » en ce que « ce que nous perdons dans l’exil, c’est la rencontre inédite entre un individu et la vie ».
Enfin, avec beaucoup de calme, Pascal Garbarini, corse lui-aussi et avocat au barreau de Paris qui a notamment défendu par le passé Yvan Colonna et François Santoni, a pris « la parole pour plaider pour le plus français des Corses ». D’emblée il pose une série de questions : « Qu’est-ce qui vous autorise à le juger ? Vous devez juger la loi aujourd’hui ? L’imagination ? La culture ? Le génie militaire ? La Révolution ? ». Car pour Me Garbarini, « ce n’est pas Napoléon que l’on juge aujourd’hui, c’est l’histoire de la Révolution ». Or « Napoléon a permis que cette révolution entamée puisse se terminer », pointe l’avocat. Il prévient : « si vous lui coupez la tête, c’est la tête à l’histoire (…). Ce sera la chute de la Révolution, des idées ». Aussi, il « demande de faire comme le maréchal Ney, le brave des braves, tomber dans les bras de Napoléon, continuer de l’accompagner et à ce moment-là, vous pourrez dire, “J’y étais” ».

Sentence
21h45. Après 15 minutes de délibéré, le jury revient dans la salle d’audience. Dimitri Casali annonce sa sentence à Napoléon : « Nous, jury d’historiens, deux siècles après, vous condamnons… à l’acquittement ». La salle explose majoritairement de joie.

Par Clémentine Delzanno, chef de rubrique



Pour aller plus loin, lire les coulisses du procès.



Article publié dans Dr. & patr. 2015, n° 249, p. 6 (Juill.-Août 2015)

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