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Rapport de synthèse : la gestion de patrimoine des mineurs (deuxième partie)

Par Hervé Lécuyer, professeur, université Paris II Panthéon-Assas

Il faut savoir gré aux organisateurs de cette manifestation (1) de nous avoir conviés à porter notre attention et notre réflexion sur la gestion du patrimoine des mineurs, dans ce si beau cadre, qui campe les contours historiques de la faculté de droit de Bordeaux.

On ne pouvait envisager de manière plus pertinente un colloque sur un tel thème, hic et nunc auraient dit les notaires du XIXe siècle.

Hic, les terres bordelaises, lieu historique où le problème de la minorité fut très tôt posé et appréhendé.

Personne n’oublie qu’Aliénor d’Aquitaine épousa Louis VII de France tandis qu’elle n’avait que 15 ans, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux. La jeunesse et la minorité n’étaient pas alors un problème ; elles sont, pour nous, aujourd’hui, une interrogation.

Ce sont aussi des considérations plus modernes qui légitiment pleinement que soit ici campée une réflexion sur le mineur. Ce dernier fut objet de la constante préoccupation de M. Jean Hauser, évoqué par Mme Adeline Gouttenoire, Jean Hauser, professeur qui marqua tant de générations d’étudiants et de collègues à l’université de Bordeaux et qui fut à l’origine d’une école qui croît et embellit, composée d’auteurs remarquables.

Bordeaux était bien ce lieu naturellement destiné à recevoir et porter une réflexion sur la gestion du patrimoine des mineurs.

Hic et nunc

Nunc : il était temps de faire le bilan des récentes innovations légales en la matière, ces réformes qui s’empilent, disait Maître Massie, président de la chambre des notaires de la Gironde, et de contribuer, ce faisant, à une réflexion nourrie sur le mineur et sa place dans la société. Les travaux de cette journée y sont pleinement parvenus.

Ils se sont placés sous un intitulé global d’une richesse inouïe : « La gestion du patrimoine des mineurs ».

Six mots, six ambiguïtés

« La », article défini, féminin singulier. L’ambiguïté campe ici dans le singulier retenu pour évoquer la gestion. C’est un singulier pluriel qui coiffe la grande diversité des techniques ou des figures de gestion du patrimoine des mineurs.

Mme Frédérique Julienne, évoquant, notamment le droit québécois, a parfaitement souligné cette multiplicité des techniques.

La « gestion » : l’ambiguïté est ici dans le substantif même. Le terme « gestion » est d’une grande complexité. D’abord parce qu’il présente un atour extra-juridique et que la notion semble au profane plus économique que juridique.

Pourtant, le terme est aussi juridique. Il est contenu 81 fois dans le Code civil, notamment dans plusieurs dispositions propres au mineur (2).

Le juriste est plus à l’aise quand, quittant un substantif trop vaste, il technicise son propos et analyse les actes qui le composent, habitué à manier la trilogie « acte conservatoire-acte d’administration-acte de disposition ».

Mais la trilogie n’épuise pas la richesse du concept de « gestion » ni n’en retire l’ambiguïté.

La gestion « du ». Voici un article masculin singulier qui paraît bien anodin. Et pourtant, c’est encore le singulier qui intrigue. Certes, il s’agit d’évoquer le patrimoine et le singulier porté par « du » paraît bien correspondre à la théorie française bien éprouvée du patrimoine, reposant sur l’affirmation de son unicité. Il n’y a aucune raison apparente pour que ce critère ne soit pas également rempli quand le titulaire du patrimoine analysé est un mineur.

Et pourtant, le temps ne met-il pas le pluriel à la mode ? Les gestionnaires de patrimoine n’évoquent-ils pas la possibilité de constituer une entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée (EURL) avec un mineur comme associé unique et de placer l’EURL comme associé de la société civile immobilière (SCI) familiale, choyée par Mme Maud Laroche, désireuse d’emprunter ? Voici le bon moyen d’échapper aux contraintes, si joliment énoncées par M. Jérôme Lasserre Capdeville, entourant l’emprunt fait au nom du mineur lui-même tout en limitant le risque pesant sur le mineur, calfeutré derrière l’écran de la société à responsabilité limitée (SARL) unipersonnelle. Ceci éviterait de recourir à la clause de renonciation à poursuite de l’associé mineur, évoquée par Jérôme Lasserre Capdeville, clause dont on pourrait discuter la validité.

Le mineur, au moins le mineur émancipé, qui peut être commerçant en application de l’article L. 121-2 du Code de commerce, ne sera-t-il pas tenté de recourir à l’entreprise individuelle à responsabilité limitée (EIRL) pour s’activer et se protéger ?

C’est jusqu’à la fiducie, fiducie-gestion, dont l’usage pourrait être pertinent au profit du mineur, qui assaille la théorie classique du patrimoine.

Et demain, ne sera-t-il pas opportun de distinguer parmi les patrimoines des mineurs selon que le patrimoine est ou non important ? Mme Ingrid Maria l’a évoqué de façon très convaincante, quand elle portait un regard critique sur l’ordonnance de 2015 uniformisant l’administration légale. Et Mme Anne-Lise Saunier a rappelé les termes de l’article 387-3 du Code civil invitant le juge des tutelles à apprécier la valeur du patrimoine pour se prononcer sur l’instauration d’un contrôle renforcé.

Ce « du » là n’est donc pas si anodin qu’il y paraît ; il est lui aussi pétri d’ambiguïté.

La gestion du « patrimoine ». L’on se sent ici sur un terrain bien balisé. Point d’ambiguïté ici.

Pourtant, la superbe construction juridique dessinant le patrimoine comme une universalité de droit, composé d’un actif et d’un passif en corrélation, n’est-elle pas affectée par la nouvelle donne économique ? Le juriste se résoudra-t-il bientôt à voir dans la dette un bien que l’on fera figurer à l’actif du patrimoine du sujet de droit, par la magie d’un taux d’intérêt négatif ?

En outre, les travaux d’aujourd’hui ont montré que le patrimoine du mineur a plus été saisi comme le font les économistes, ou encore M. Alain Sériaux, c’est-à-dire comme un ensemble d’actifs. On a peu parlé des dettes du mineur ; on a plus évoqué ses richesses, celles du mineur héritier, si bien dépeintes par Mme Nathalie Peterka, ou celles du mineur bénéficiant d’une indemnisation pour tel préjudice, comme le rappelait Ingrid Maria et, en écho, Adeline Gouttenoire.

Au moins, dira-t-on, l’évocation du patrimoine permet-elle de laisser hors de nos réflexions la dimension extrapatrimoniale, riche quand il s’agit du mineur. Las, Frédérique Julienne, évoquant le droit de jouissance légale, a si bien montré la fusion du patrimonial et de l’extrapatrimonial, convaincant l’auditoire que les arguments étaient nombreux à converger vers l’idée qu’il s’agissait d’un droit de jouissance à dimension extrapatrimoniale, dimension valorisée même en droit international privé…

Adeline Gouttenoire a insisté sur ce très bel arrêt qui reconnut, pour la désignation d’un administrateur ad hoc, que l’on pouvait retenir des éléments d’ordre extrapatrimonial pour qualifier une opposition d’intérêts d’ordre patrimonial. Mme Saunier a montré comment étaient parfois mis en balance l’intérêt patrimonial et des considérations familiales extrapatrimoniales par les juges des tutelles concernant les mineurs.

Ingrid Maria avait aussi montré l’alignement du patrimonial sur l’extrapatrimonial depuis 1985, date à laquelle le législateur, soucieux d’osmose entre l’être et l’avoir, a unifié attributs patrimoniaux et attributs personnels.

L’osmose, c’est bien et beau, mais on le voit à nouveau : dans le patrimoine, l’ambiguïté règne encore.

La gestion du patrimoine « des ». Le pluriel est cette fois retenu. Et de nous interroger : n’eût-il pas ici été opportun de retenir le singulier ? Car le monde semble bien opposer deux catégories d’individus : les mineurs et les majeurs. Le singulier eût mieux révélé l’unité de la catégorie.

Pourtant, le pluriel est bien le fruit d’un cheminement intellectuel, sur les pas de Gérard Cornu, passant de l’âge légal (qui uniformise) à l’âge réel (qui distingue au sein de la catégorie).

L’âge légal suppose une rupture, à ١٨ ans, un brusque passage du statut d’incapable à celui d’homme capable.

L’âge réel témoigne d’un glissement beaucoup plus nuancé, soutient l’idée évoquée par Frédérique Julienne d’une capacité progressive du mineur.

La catégorie des mineurs est loin d’être homogène. Même si l’on en restait à l’âge légal, il conviendrait d’accomplir une station aux 16 ans, station que nous avons accomplie avec M. Jean-Marie Plazy et Adeline Gouttenoire…

Et le droit bancaire, Jérôme Lasserre Capdeville l’a très bien dit, multiplie les stations (12-16 ans pour le Livret jeune).

Au-delà, la problématique de la gestion du patrimoine d’un mineur ne se dessine pas de la même manière selon que l’intéressé est âgé de 2 ans ou de 17 ans. L’âge adulte s’atteint par une lente maturation, et une progressive implication du mineur dans la gestion de ses intérêts, comme l’a évoqué Adeline Gouttenoire. On comprend dès lors que l’article 387-3 invite le juge des tutelles à tenir compte de l’âge réel du mineur lorsqu’il s’agit d’instaurer un contrôle renforcé, Mme Saunier l’a rappelé.

Adeline Gouttenoire nous a aussi invités à réfléchir sur une distinction, au sein des mineurs, entre les discernants ou les non-discernants ; elle a également évoqué le mineur étranger, distinct du national.

Le pluriel s’imposait.

La gestion du patrimoine des « mineurs ». Les voici, les sujets de toutes les attentions. Le mot est, en lui-même, porteur de sens. Le dire évoque une situation de faiblesse, un besoin de protection. Maître Fabienne Lacassagne a très bien évoqué cette situation, débutant ce matin sa présidence en évoquant le Centre de recherche et de consultation sur les droits des enfants (CRIC) et son investissement auprès des mineurs en danger. Et Ingrid Maria d’évoquer aussi cette vulnérabilité consubstantielle au mineur.

Fort classiquement, l’on conçoit que la particularité du sujet commande la particularité du droit applicable au sujet, à sa personne, à son patrimoine.

Seulement, de façon sous-jacente mais répétée, le sentiment a pu affleurer aujourd’hui que ce particularisme caractérisant la gestion du patrimoine du mineur était en recul. N’assisterait-on pas aujourd’hui à un phénomène contraire de banalisation de la situation patrimoniale du mineur ?

Nous avons finalement oscillé entre particularisme (I) et banalisation (II).

I – PARTICULARISME

Ce particularisme caractérisant la gestion du patrimoine du mineur a semblé clairement affiché. Nombreuses en ont été les manifestations (A) et nombreux ont aussi été les intervenants à en révéler les causes (B).

A – LES MANIFESTATIONS

Les manifestations de ce particularisme ont été extrêmement nombreuses. Si, par un effort d’abstraction, on tâchait d’en dessiner de grandes catégories, on pourrait dire que certaines tiennent aux hommes (1°), d’autres aux techniques (2°).

1°/ Des hommes

Des hommes… et des femmes. Des femmes et des hommes plutôt, l’élément féminin affleurant derrière la veuve administratrice légale dans la fresque dessinée par Ingrid Maria (les hommes ont en effet l’élégance de se retirer les premiers) perçant aussi dans la personne du juge (les faits sont têtus, disait Lénine, notamment celui selon lequel les femmes sont majoritaires dans le corps des magistrats en France, la Chancellerie anticipant au demeurant sur une augmentation de la proportion au cours des prochaines années).

Ces hommes (avec un grand « H ») sont nombreux à se pencher sur le berceau doré du mineur, quand il s’agit de gérer son patrimoine. Une claire ligne de distinction parut se dessiner parmi eux. Il y a, d’une part, ceux qui assurent la permanence ; il y a, d’autre part, ceux qui sont investis de missions plus ponctuelles.

La permanence de la mission serait l’apanage des parents jouissant d’une présomption légale de confiance pour administrer le patrimoine de leurs enfants, comme l’a rappelé Nathalie Peterka.

La mission ponctuelle s’imposerait si la présomption de confiance ne pouvait plus reposer sur un plerumque fit suffisant : il est alors opportun de recourir à la figure de l’administrateur ad hoc, un correcteur à la présomption de confiance, a souligné Adeline Gouttenoire.

La ponctualité caractériserait aussi la mission du juge, depuis qu’il a perdu son rôle de surveillance générale des administrations légales, comme l’a indiqué Mme Saunier.

Seulement, l’opposition entre permanence et ponctualité a vite cédé. Car il est du ponctuel qui dure…

Si Mme Saunier a bien souligné que le recours à l’administrateur ad hoc devrait être réservé à un acte unique, Adeline Gouttenoire a narré de façon savoureuse les missions qui s’éternisent… et les 200 euros qui se font attendre…

La distinction parmi les hommes ne passe donc pas par ce critère de temps. Sans doute la vraie distinction oppose-t-elle l’homme qui agit (que la nature désigne – ce sont les parents, que l’institution désigne –, c’est l’administrateur ad hoc) et l’homme qui contrôle (le juge, ce tiers impartial, disait Kojève, qui apparaît ici sous sa double casquette de juge du contentieux et de juge du gracieux).

Mais les contrôleurs peuvent requérir ceux qui agissent. Nous avons tous été sensibles à l’appel de Mme Saunier au notaire et à l’avocat pour être les yeux et les oreilles du juge dans le système d’alerte devant être mis en place. L’appel à propos du notaire, ici incarné par le président Massie, a été relayé par Nathalie Peterka. Le notaire, réceptacle, semble-t-il, naturel des missions antérieurement confiées au juge du gracieux, mérite, lui aussi, toujours plus, cette qualification de tiers impartial.

2°/ Des techniques

Finalement, nous avons eu un panel de techniques d’une grande richesse. Si l’on devait distinguer parmi elles, on dirait qu’il est des techniques adaptées à la gestion du patrimoine du mineur, et des techniques adaptables à cette gestion.

Techniques adaptées, tout d’abord, parce que dédiées à la gestion du patrimoine de l’incapable. On songe bien sûr à l’administration légale, à l’administrateur ad hoc ou à la tutelle.

Techniques adaptables, ensuite, à la gestion du patrimoine de l’incapable.

Frédérique Julienne a évoqué, ce matin, en fin de propos, la fiducie, dont on imagine les extraordinaires virtualités en la matière, une fois adaptée à la gestion du patrimoine du mineur et autorisée en administration légale ou en tutelle, ce qui, Nathalie Peterka nous l’a rappelé, n’est pas le cas en droit positif, ce qu’elle a déploré.

Songeons encore aux techniques bancaires offertes : Jérôme Lasserre Capdeville l’a évoqué en parlant des instruments de paiement pouvant être adaptés aux besoins du mineur.

Comment ne pas être admiratif devant l’exposé de Maud Laroche laissant éclater les potentialités des sociétés (sans négliger les dangers, nous en reparlerons) inhérentes au recours à cet instrument. Le mineur libéré, délivré grâce à l’écran de la société. À moins que ce ne soient les majeurs qui gravitent autour de lui…

Les manifestations du particularisme ont été nombreuses. Il demeure à en saisir les causes.

B. LES CAUSES

Les causes du particularisme pourraient se révéler dans le souci majeur de protection s’exprimant cependant dans une double dimension.

Dimension synchronique, tout d’abord : il s’agit, dans le présent, de protéger le patrimoine du mineur (1°).

Dimension diachronique, ensuite : il s’agit, pour le futur, de protéger le mineur lui-même (2°).

1°/ Protection du patrimoine
du mineur

Voici que le mineur, par principe incapable, est légalement contraint de s’en remettre à autrui pour la gestion de ses biens. Le lieu est à l’épanouissement de la représentation légale, représentation bien particulière, comme l’a si justement souligné Adeline Gouttenoire, puisqu’il s’agit pour le représentant non d’exprimer la volonté du représenté, mais de décider à la place du représenté.

Ce dernier, le binôme Gouttenoire-Plazy l’a rappelé, ne jouit résiduellement que de la possibilité de passer seul les actes usuels de la vie courante.

Jérôme Lasserre Capdeville a montré combien la notion d’« acte usuel » est féconde, lorsque l’on s’intéresse à la rencontre du mineur et du droit bancaire.

Si l’on met à part cette bulle de capacité, la représentation illustre parfaitement la notion de « pouvoir », définie par Emmanuel Gaillard comme l’aptitude à agir dans un intérêt au moins partiellement distinct du sien.

Mais un pouvoir, par essence, s’encadre, se jauge, se contrôle, se sanctionne aux fins de protection de l’intérêt concerné par l’action d’autrui.

L’intérêt patrimonial du mineur justifie alors pleinement, au présent, l’encadrement particulier de la gestion de ses biens.

Mais le présent n’a pas grande consistance, coincé, asphyxié entre un passé et un futur omnipotents.

L’encadrement doit aussi avoir une signification dans une dimension diachronique. Dans cette dimension-là, c’est l’objet de la protection qui change. Il ne s’agit plus de protéger principalement le patrimoine du mineur, il s’agit de protéger la personne du mineur, par son patrimoine.

2°/ Protection du mineur

Ce ne sont pas les juristes français qu’il faut convaincre du lien intime entre personne et patrimoine. Notre thème en est un nouveau puissant révélateur.

Protéger aujourd’hui le patrimoine du mineur, c’est protéger pour l’avenir la personne du mineur, c’est préserver son avenir.

La préservation du patrimoine est la garantie de l’épanouissement personnel futur du mineur devenu adulte.

Comment, dès lors, ne pas être convaincu de la légitimité du particularisme gouvernant la gestion du patrimoine du mineur ; une gestion particulière qui se distingue de celle du patrimoine du majeur, par un double souci de protection, patrimoniale immédiatement, personnelle, médiatement.

Qu’est-ce qui, pourtant, pourrait faire douter que cette conviction est réellement celle du droit positif ? N’y aurait-il pas un profond mouvement, sous-jacent, qui développerait une culture contraire, une tendance à la banalisation de la gestion du patrimoine du mineur ? C’est ce que nous devons, pour finir, éprouver.

II – BANALISATION

Le droit positif ne révélerait-il pas un mouvement tendant à altérer le particularisme protecteur gouvernant la gestion du patrimoine du mineur ?

Le constat (A) précédera l’explication (B).

A – CONSTAT

Le constat pourrait être fait d’une banalisation du statut patrimonial du mineur par le fait d’une double négation : négation de l’autonomie du patrimoine du mineur, d’une part (1°), négation du particularisme du mineur, d’autre part (2°).

1°/ Négation de l’autonomie
du patrimoine du mineur

On a, à plusieurs reprises, été saisi par le fait que le patrimoine du mineur semblait comme absorbé (perdant son identité) dans un ensemble plus global au sein duquel il perdait son identité.

Frédérique Julienne a évoqué ce puissant argument favorable au maintien du droit de jouissance légale consistant à défendre l’idée d’unité du budget familial, l’unité du patrimoine familial.

Le patrimoine du mineur serait ainsi fondu dans cet ensemble plus important que constituerait le patrimoine familial.

Il a été passionnant d’entendre Frédérique Julienne exposer l’articulation entre le patrimoine de l’enfant et celui des parents, la canalisation du droit de jouissance légale à la portion excédant l’entretien de l’enfant. Il y a une véritable liquidité des frontières.

Maud Laroche a montré comment le Code de commerce procédait de pareille manière quand, aux article L. 225-109 et L. 228-35-8, on agrégeait en un ensemble unique les titres détenus par les dirigeants, les conjoints et leurs enfants mineurs.

Le patrimoine du mineur, fondu dans un ensemble plus vaste, perdrait son identité.

2°/ Négation du particularisme
du mineur

Un second constat a encore été plus frappant : celui de la négation du particularisme du mineur lui-même, banalisant son statut patrimonial.

« Négation », le mot est sans doute fort. « Altération » serait sans doute plus adapté.

On pourrait, d’une certaine manière, en voir une première illustration dans l’uniformisation de l’administration légale. Le mouvement a parfaitement été défendu par Ingrid Maria, mais cette dernière a tout de même rappelé l’une des critiques développées à l’époque de l’ordonnance, tenant au sacrifice des intérêts du mineur, à la renonciation au garde-fou judiciaire, à l’altération du contrôle, bref, à la banalisation du sort du mineur, à sa moindre protection spécifique.

N’est-ce pas encore chez Mme Saunier que l’on a pu trouver trace de ce mouvement ? La disparition du rôle de surveillance générale des administrations légales, immédiatement destinée à désencombrer les rôles, ne peut-elle être vue comme la marque d’un recul de la protection spécifiquement reconnue au mineur, par son patrimoine ?

Recul sans doute, mais nuancé, comme l’a exposé Mme Saunier, par la possibilité pour le juge d’instaurer un contrôle renforcé.

Il demeure que le profond mouvement de déjudiciarisation que connaît le droit français pourrait atteindre la protection due au mineur.

Nathalie Peterka a pu rappeler ce mouvement notamment à propos de l’acceptation pure et simple de la succession en cas de tutelle mais aussi à propos de l’acceptation des donations et des legs particuliers, fussent-ils assortis d’une charge indéterminée, consentis au mineur, ou encore en matière de partage amiable. Nathalie Peterka a très justement souligné le danger que ce mouvement représentait pour le patrimoine du mineur, finalement toujours plus traité comme un majeur.

Mais, il est vrai, le mouvement n’est pas linéaire, et l’unification de l’administration légale a pu au contraire réaliser parfois un processus contraire de judiciarisation, comme l’ont rappelé Ingrid Maria et Nathalie Peterka, à propos notamment de l’acceptation pure et simple de la succession en cas d’administration légale, y compris en cas d’administration conjointe.

La banalisation semble pourtant en marche.

Maud Laroche, confrontant le mineur et le droit des sociétés, l’a parfaitement démontré. Au fond, le mineur est un associé comme les autres, qui court un risque et constate, impuissant, que la gestion sociale est naturellement faite dans l’intérêt social et non dans l’intérêt du mineur.

Des parades, il en existe, mais il faut être vigilant, et notamment veiller à une performante rédaction des statuts. Aide-toi, car le droit légiféré ne t’aidera pas. Sans omettre, comme Maud Laroche l’a souligné, que le principe d’égalité écrête les possibilités de protection, au terme d’une sorte de discrimination positive, de l’associé fragile.

Et voici que Jean-Marie Plazy, par la bouche d’Adeline Gouttenoire, nous a montré la croissance de l’autonomie patrimoniale du mineur, bref la banalisation de son statut par son alignement progressif et partiel sur celui du majeur.

L’exemple a été pris par eux du droit des associations, se caractérisant par une libéralisation récente à l’égard des mineurs, mouvement corroborant parfaitement l’analyse de Maud Laroche.

A alors été affirmée cette autonomie implicite du mineur, faute de sanction effective.

Le mouvement d’autonomisation du mineur donne le vertige.

Si ce constat d’une banalisation de la situation patrimoniale du mineur était avéré, pourrait-on en trouver une explication ?

B – EXPLICATION

Une double explication pourrait être avancée, l’une technique, l’autre philosophique.

L’explication technique pourrait être avancée pour comprendre la disparition par absorption du patrimoine du mineur dans le patrimoine plus général de la famille.

L’idée a la vie dure qu’on pourrait plaider en faveur d’une personnalité morale de la famille. Savatier est mort, mais sa thèse fait toujours des émules. La famille, alors sujet de droit, serait titulaire d’un patrimoine qui ne pourrait que se nourrir des forces de ses membres.

L’explication philosophique pourrait permettre de comprendre le recul de la protection du patrimoine du mineur, la banalisation de son sort. Au fond, cela signerait (signifierait) que le mineur est toujours vu comme se rapprochant des adultes, comme s’en distinguant moins. Il n’y a plus de jeunesse. Du moins refuse-t-on de voir la jeunesse et sa fragilité consubstantielle.

Le mouvement en droit pénal est saisissant tandis que législature après législature on écrête le droit pénal du mineur ; le mouvement serait aussi sensible en droit civil.

Curieux paradoxe : à l’époque où l’on hypertrophie l’ordre public de protection, destiné à protéger les grands, certains grands (encore que nous soyons tous des consommateurs), on banalise la situation de fragilité intrinsèque au jeune âge.

Mais pourquoi, pour le législateur, refuser de voir la jeunesse ? Serait-ce là le signe de son aveuglement ? À moins que ce ne soit celui de sa jalousie…

Notes :

1 Qu’ils soient ici remerciés, pour ce merveilleux et chaleureux accueil ; je n’oublie pas les mots de Ronan Raffray et de Frédérique Julienne, en ouverture de cette journée.
2 V. les articles 385 – cité par Ingrid Maria –, 386, 387-1 – cités par Mme Saunier – du Code civil… (Sens de ces «…» ?)

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